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Les chiots de la pandémie : bonheur domestique ou catastrophe annoncée ?


Tout a commencé avec le papier de toilette et le gel antibactérien. Puis, coincés à la maison, les apprentis boulangers ont épuisé les stocks de farine. Ce fut ensuite la panique en raison de la pénurie de ventilateurs et de lits aux soins intensifs, et enfin le manque de vaccins.

Et maintenant, les chiens.

Eh oui. Une pénurie canine. Et pourtant, ils sont partout. Les parcs en sont pleins, les chenils vides. On a constaté une augmentation de 30 à 40 % des adoptions, et les organismes de protection des animaux peinent à répondre à la demande.

Les listes d’attente chez les éleveurs s’étirent sur plusieurs années, et les vétérinaires débordés inscrivent des rendez-vous plusieurs mois à l’avance. En Grande-Bretagne, on assiste à une épidémie d’enlèvements de chien mené par une « mafia canine ». Déjà largement répandues, les usines à chiots et les arnaques se multiplient alors que le monde se rue sur les chiots.

Les chiens, c’est une grande partie de ma vie. En tant que professeure associée en anthropozoologie, j’assiste aux conférences annuelles sur ce sujet, présentées par les plus grands spécialistes au monde. Au début de ma carrière, j’ai suivi une formation en dressage canin en compagnie de Huckleberry, mon bébé labrador, à une époque où le dressage basé sur la récompense était en plein essor. J’enseigne également un cours sur les relations entre humains et canins. J’ai même rencontré mon mari en promenant mon chien !

Des Labrador bruns jouent avec une balle
La pandémie a donné l’occasion aux nouveaux propriétaires de passer du temps avec le nouveau membre de leur famille.
(Shutterstock)

La ruée sur les chiens

Cette frénésie est compréhensible. Ceux qui avaient décidé de ne pas avoir de chien parce qu’ils étaient absents de la maison durant de longues heures se sont soudainement retrouvés sans école ni bureau où se rendre. Et pour beaucoup d’entre eux, il s’agit peut-être d’un changement permanent.

C’est peut-être un bienfait que de travailler aux côtés de son chien. Des recherches nous indiquent une amélioration de la productivité et un meilleur équilibre entre travail et vie privée, des domaines dans lesquels mes collègues et moi-même récoltons des données de recherche. À tout le moins, de nombreux nouveaux propriétaires ont désormais le temps de tisser des liens et de dresser le nouveau membre de la famille – un rayon de lumière durant cette pandémie.

Mais, aussi attrayante que puisse paraître l’adoption d’un chiot durant cette pandémie, ce n’est pas toujours une bonne idée.

Les chiens apportent une bouffée d’air frais et sont une bonne excuse pour s’évader de chez soi. Au début de la pandémie, on a bien rigolé avec les histoires de gens désespérés qui promenaient des chiens empaillés, de faux chiens et même leurs conjoints tenus en laisse. Et désormais, les chiens empruntés ou même loués font rage.

Malheureusement, la majorité de ces nouveaux chiots ne feront pas suffisamment de promenades, et certains problèmes de comportement canin risquent de provoquer des frustrations et même l’abandon de l’animal par leurs propriétaires.

Avoir un chien, c’est une énorme responsabilité

Comme j’en connais un bout sur les chiens, j’ai tendance à déceler rapidement les problèmes et cela me stresse. Je ne peux parfois m’empêcher d’aborder des étrangers pour leur dire que leur chien non vacciné ne devrait pas côtoyer d’autres animaux. Je grimace à la vue de propriétaires exaspérés qui tirent sur le collier étrangleur de leur animal, ou encore leur infligent des punitions ou font usage de techniques de dressage démodées alors que leurs chiens ne demandent qu’à courir et jouer.

On constate déjà une augmentation des abandons, due en partie aux achats impulsifs de chiots durant la pandémie.Les gens se sentent esseulés et croient apaiser leur solitude avec ce nouveau compagnon.

Mais nous ne savons pas avec certitude qu’un chien puisse nous guérir de la solitude. Selon l’anthropozoologue Hal Herzog : « nous n’en avons pas la preuve ».

Le scepticisme d’Herzog est compréhensible, car il insiste sur le fait que les résultats ne sont pas concluants. « Contrairement à ce qu’affirme l’industrie des produits pour animaux, la grande majorité des études indiquent que les propriétaires d’animaux ne sont pas moins seuls que ceux qui n’en possèdent pas. »

Des gens portant un masque marchent avec un chien
Malheureusement, la plupart des « chiots de la pandémie » ne se feront pas assez promener.
(Shutterstock)

L’absence de liens sociaux

L’une des inquiétudes les plus sérieuses émises parmi les chercheurs serait l’absence de socialisation de ces « chiots de la pandémie ». Et ces liens sociaux ont des implications majeures quant au comportement et au bien-être émotionnel des chiens. En règle générale, peu de propriétaires se donnent la peine d’inscrire leurs chiots dans des cours de dressage, une solution idéale pour tisser des liens. On peut donc supposer que le confinement aggrave cette situation pour les chiots.

James Serpell, qui dirige le projet « the Canine Behavioral Assessment and Research Questionnaire » (C-BARQ) de l’Université de Pennsylvanie, confirme que l’on pourrait faire face « à une sorte d’épidémie ». C-BARQ est un outil de sondage qui offre aux propriétaires une évaluation du caractère et du comportement de leur chien. À ce jour, il a récolté des données standardisées sur le comportement de plus de 60 000 chiens, de race ou mélangés.

S’il est tout à fait naturel d’adopter un chiot, Serpell souligne plusieurs problèmes possibles chez les chiots non socialisés :

  1. Certains pourraient craindre les expériences nouvelles, ce qui pourrait les rendre agressifs envers les autres animaux ainsi que les humains.

  2. Les chiens ayant perdu l’habitude d’être seuls pourraient développer un syndrome d’angoisse de séparation, menant à des comportements destructeurs tels que pisser ou déféquer dans la maison.

  3. Et bien sûr, l’abandon pur et simple. Les chiots d’aujourd’hui pourraient peupler les chenils de demain.

Serpell souligne également l’ironie de la situation : « Si un propriétaire se comporte de manière responsable durant la pandémie, son chien ne pourra pas être socialisé ». Autrement dit, le respect du confinement pourrait mener à des comportements canins… irrespectueux.

Une femme travaillant devant son ordinateur avec son chien
Travailler avec son chien peut être bénéfique.
(Shutterstock)

Une société amoureuse de ses animaux

Mais qu’en est-il de « l’impact positif des animaux de compagnie »,théorie selon laquelle les animaux nous font du bien ? N’est-il pas vrai que des études démontrent que la présence d’un chien fait baisser la tension artérielle, diminue le stress, et améliore le bien-être émotionnel ?

Herzog a régulièrement sonné l’alarme : il suggère qu’il s’agirait là d’un préjugé de la recherche anthropozoologique. Son inquiétude est partagée par John Bradshaw, auteur du livre « Dog Sense » qui souligne que si certaines études indiquent des effets bénéfiques, un nombre tout aussi important ont conclu que « les animaux de compagnie n’ont aucun effet, même minime, sur la santé ».

Mais la science a-t-elle une quelconque importance ?

Nous sommes une société amoureuse de nos animaux. Soixante pour cent des ménages canadiens possèdent soit un chien soit un chat. Il s’agit d’un plaisir simple que de vivre avec un compagnon qui ne vous juge pas et qui vous aime sans condition aucune. Je suis reconnaissante que la pandémie m’ait permis de passer plus de temps avec Grasshopper, mon labrador âgé de 13 ans… qui est évidemment parfaitement bien élevé.

Ce texte reflète sans doute les désavantages de ma vie académique, obsédée de recherche, de données, et de théories sur les chiens et leurs propriétaires. Et parfois un chien, c’est juste ça, un chien.

Et il est parfois préférable de tout simplement ne pas réveiller le chien qui dort…


Femme prenant un auto-portrait avec son chien
L’auteure de cet article, Beth Daly, en compagnie de son labrador de 13 ans, Grasshopper.
Beth Daly, Author provided (No reuse)



Beth Daly, Associate Professor of Anthrozoology, University of Windsor

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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