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Quelle place pour l’animal de compagnie au XVIIᵉ siècle ?


Diane, Pompée, Blonde, Florissant. Pyrame, Thisbé, Félimare, Gavroche, Mimi-Paillon, Serpolet… Ces noms, mythiques pour certains, historiques ou surprenants pour d’autres, ont un point commun : ce sont ceux d’animaux de haut rang, les chiens de chasse de Louis XIV pour les premiers et les chats du cardinal de Richelieu pour les seconds. Divers témoignages picturaux et écrits, historiques ou littéraires, nous renseignent sur ces « personnages » d’autant plus discrets que l’on représente et perçoit généralement le Grand Siècle par le prisme du grandiose et de la magnificence.

Quelques animaux fameux de la Cour ou des salons du XVIIe siècle sont néanmoins parvenus à la postérité. Louis XIV emmène Folle et Mite à la chasse, mais elles sont aussi des chiennes de compagnie, nourries de la main de leur illustre maître, qui leur donne un nom, une niche installée dans une pièce proche de sa chambre, et qui commande lui-même leur portrait à Alexandre François Desportes. Madame, la belle-sœur de Louis XIV, aime parler de ses chiens à ses correspondants, et s’excuse à l’occasion des taches d’encre qu’ils laissent sur ses lettres lorsqu’ils s’asseyent sur son écritoire. Madame de Sévigné assure quant à elle l’immortalité à Méléon et sa compagne en écrivant l’« Histoire de deux caméléons ».

Cependant, le destin de ces quelques individus est exceptionnel, et les animaux de compagnie laissent rarement leur empreinte dans l’histoire ou la littérature. S’ils peuvent témoigner du rang et de la richesse de leurs propriétaires, a fortiori les animaux exotiques et rares, leurs représentations sont souvent dépréciatives, comme en témoignent les autres noms utilisés pour les nommer dans la langue du XVIIe siècle : bestes ou brutes, dont sont tirés les substantifs bestialité, bêtise, brutalité

Les animaux de compagnie : un divertissement futile et blâmable

Contrairement aux simples animaux domestiques – catégorie qui inclut au XVIIe siècle tous les animaux qui vivent dans la maison et son voisinage, coqs, oies, poules, chiens, chats, rats, taupes, merles, pies… – un animal de compagnie sert surtout à la distraction des hommes dont il reçoit de l’affection. C’est justement parce que cette compagnie sert au plaisir du maître que celui-ci peut être accusé de frivolité et de puérilité. Selon l’abbé Senault, c’est même « profaner notre cœur que de l’attacher à des choses insensibles ; il n’est pas juste que la même âme qui peut aimer les Anges aime les bestes » (p. 263-264).

Pierre Mignard, Portrait de Louise-Marie de Bourbon, dite Mademoiselle de Tours, château de Versailles, vers 1681.

Lorsqu’ils figurent sur des portraits, les animaux de compagnie accompagnent donc plutôt des enfants. Ils symbolisent alors le plaisir moins condamnable des jeux enfantins, à l’instar de la tige à bulles de savon que Mademoiselle de Tours tient dans sa main. Dans Le Page disgracié écrit par Tristan L’Hermite en 1643, la jeune maîtresse du page n’est pas blâmée d’aimer son moineau de compagnie, fût-ce au point de torturer le chat qui l’a dévoré en le faisant gonfler à l’aide d’un soufflet… En revanche, l’effroi de la maîtresse du malheureux chat, une adulte, est moqué par le narrateur du roman et condamné par son époux selon qui l’événement était « tellement ridicule et si peu digne de ces grandes lamentations, qu’il en tança fort Madame sa femme ».

La représentation littéraire des animaux de compagnie peut par conséquent servir à faire la satire de leur maître. Plusieurs mazarinades – des pamphlets écrits contre le cardinal – mentionnent les singes qu’il élève pour dénoncer sa gouvernance inconséquente, lui qui vit « dans la volupté […] Tenant singe sur [ses] genoux » et qui est prêt à « affamer la bonne ville » pour « entretenir ses singes d’habits & de noix ». Et celui qui se soucie trop des bêtes court le risque d’y être comparé, comme le montre ce faux extrait du testament de Mazarin : « je donne mes singes à Monsieur Cohon, évêque de Dol, ce petit présent lui étant dû, tant à cause du soin qu’il en a pris jusqu’ici, qu’à cause de la conformité d’humeur qu’il y a entre lui et ces chers animaux ».

Un motif littéraire et galant à la mode

Les dames sont quelquefois blâmées pour s’intéresser plutôt à leur animal de compagnie qu’à leur prétendant. Le poète peut alors les accuser (« Ne pleurez pas un Chien, vous qui tuez les Hommes » !). Mais parler de l’animal de compagnie est aussi un excellent prétexte pour s’adresser à sa maîtresse et la séduire par ce détour, ainsi fit Catulle au Ier siècle av. J.-C., avec le passereau de Lesbie. La mort du perroquet de Madame Du Plessis-Bellière a donné lieu, au sein de son salon, à l’écriture de nombreux sonnets aux rimes imposées, dont vingt-cinq furent publiés dans le troisième volume du recueil de Sercy (p. 375-410) :

C’est un Perroquet de couleur diaphane
De plumage plus fin que filet de Tripot
Qui chantait et sifflait tous les airs de Chabot
Mais qui parfois usait de quelque mot profane.

Il s’agit certes de plaire à cette hôtesse de renom en se livrant à la pratique de l’épitaphe animalière, héritée de l’antiquité et revivifiée à la Renaissance, mais aussi de s’adonner au plaisir des jeux d’écriture menés dans les salons des dames. L’animal occupe dans ces jeux une place de choix. Il intéresse l’homme de lettres pour ses perspectives symboliques, pour la légèreté et l’intimité que ce sujet domestique confère aux pièces écrites, et pour les multiples possibilités de création littéraire qu’il offre, dans la mesure où il favorise l’inventivité et le renouvellement des thèmes abordés, du lexique ou des stratégies d’énonciation par exemple, tant dans la poésie amoureuse que d’autres formes mondaines.

Francois Hippolyte Debon, L’Hôtel de Rambouillet, Musée d’art et d’histoire de Dreux, 1863.

Certains poètes s’adressent aux animaux, comme Benserade qui écrit à la chienne de la Comtesse de F** (p. 259-260) et lui demande d’« à la plume mett[re] la patte » pour l’informer des éventuelles fréquentations de sa maîtresse. D’autres prêtent leur voix aux bêtes et, par ce procédé, en disent plus que s’ils parlaient en leur nom. Vincent Voiture, roturier, se montre ainsi familier avec le duc d’Enghien, futur Grand Condé, dans la lettre dite de la Carpe au Brochet écrite suite à un jeu littéraire pratiqué dans le salon de Mme de Rambouillet (p. 401-404). Il l’appelle en effet « mon compère le Brochet », et l’éloge qu’il en fait est bien peu conventionnel :

« Quoique vous ayez été excellent jusqu’ici à toutes les sauces où l’on vous a mis, il faut avouer que la sauce d’Allemagne vous donne un grand goût et que les lauriers qui y entrent vous relèvent merveilleusement. »

Bachaumont peut tenir des propos obscènes dans l’échange épistolaire qu’il invente entre un levron et une levrette, en préservant les apparences de la décence puisque ce ne sont, dans l’illusion de la fiction, que des animaux qui s’expriment. Après que la levrette a fait des propositions explicites au levron qu’elle dit attendre « avec une chaleur extrême », le levron lui propose de joindre ses filles à leur affaire, à quoi elle répond : « comme je vaux bien deux douzaines de chiennes, je pense qu’il ne vous resterait guère de chose, à vous qui, au plus, n’en pouvez aimer que cinq ou six à la fois. »

Un intérêt pour l’animal en soi ?

Le sujet de l’animal donne aussi l’occasion aux auteurs des Belles-Lettres de s’aventurer sur le terrain d’une dispute d’abord philosophique et théologique, puis savante et même profane : la querelle de l’âme des bêtes. Descartes dans le Discours de la Méthode (1637) propose une analogie entre les machines – en particulier les horloges – et les animaux, qui prend racine dans l’idée novatrice selon laquelle ces derniers, contrairement à l’homme, n’ont pas d’âme. Tout en eux ne fonctionnerait que par mécanisme. Cette comparaison contre-intuitive, a fortiori pour ceux qui ont l’habitude de la compagnie des animaux, fait réagir les milieux mondains et même la Cour dès les années 1660.

Les animaux de Madame, la princesse Palatine, la distraient d’une vie à la Cour qui la répugne de plus en plus. Elle est entourée d’au moins sept chiens qu’elle nomme dans une lettre datée du 9 mars 1702 : « Spatou, Charmante, Charmion, Toutille, Stopdille, Millemillettemillon et Mione. Millemillettemillon n’est qu’un seul nom, mais on dit d’abord Mille, ensuite Millette, et enfin Millon. » Peut-on donner un nom, une identité à un animal, et le penser dépourvu d’âme, de capacité de penser, de sentir ? Dans une lettre à sa tante datée du 30 octobre 1696, elle écrira en effet : « L’opinion de Descartes au sujet des rouages d’horlogeries m’a paru bien ridicule ».

Planche pour Claude Perrault, Description anatomique d’un caméléon, d’un castor, d’un dromadaire, d’un ours et d’une gazelle.

Les auteurs s’opposeront aussi à cet « animal-machine », dont l’idée est radicalisée après la mort de Descartes par des penseurs qui, comme Malebranche, retireront aux animaux même la capacité de sentir la douleur : « Ils mangent sans plaisir, ils crient sans douleur, il croissent sans le savoir ; ils ne désirent rien, ils ne craignent rien, ils ne connoissent rien. »

La mise en scène littéraire d’animaux de compagnie raisonnables, intelligents, dotés de sentiments et de sensibilité sert d’arme dans la querelle. Madame de Scudéry, qui adopte pourtant une posture de savante dans son « Histoire de deux caméléons » (p. 89-102), s’attache à mettre en scène leurs sentiments avec un anthropocentrisme irréaliste, jusqu’au récit des tentatives de suicide de Méléon dévasté par la mort de sa Caméléone, pour s’opposer avec virulence au point de vue cartésien.



Camille Delattre, Doctorante en Littérature, Université de Lorraine

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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